Mères incarcérées : comment maintenir le lien avec son enfant?
Dernière mise à jour : 22 août 2025
Quand un parent est en prison, maintenir le lien avec son enfant après la séparation des 18 mois peut être difficile, surtout pour ceux placés en foyer ou famille d’accueil. Malgré l’appui des relais associatifs qui tentent de préserver ces relations essentielles, on retrouve un fossé criant entre les droits théoriques et la réalité vécue.

© Etienne Chaize - Les associations aide les familles à préserver le lien entre détenues et leur enfant.
À 18 mois, une mère détenue traverse un moment crucial : la séparation d’avec son enfant né en prison. Une épreuve douloureuse, qui masque souvent un autre défi tout aussi important : celui de préserver le lien entre la mère et son enfant.
« Ce que j'ai vu le plus souvent, c’est l’enfant placé dans un foyer plus proche de la famille de la détenue que de la prison », explique la journaliste Audrey Guiller, dans un article de Slate. « Une fois l’enfant parti, même si la mère sait qu’elle a un droit de visite, elle ne sait pas quand elle pourra le revoir. Cela illustre bien le fossé entre le droit théorique et la réalité concrète », poursuit-elle.
C’est précisément là que les relais enfants-parents entrent en jeu et prennent… le relais. La Fédération des Relais Enfants-Parents, est créée en 1994, presque 10 ans après le lancement du premier relais en France, à l’Université de Lyon. Elle est née à partir de l’extension du concept de relais en province : d’abord à Orléans, puis à Auxerre, et ensuite en Normandie. Sa création a été motivée par la volonté du ministère de fédérer ces relais, afin d’encadrer et de structurer l’aide apportée aux familles, notamment lorsque l’un des parents est incarcéré. Aujourd’hui, la fédération regroupe 28 organisations.
Alain Bouregba, psychologue et directeur de la Fédération, nous explique : « Notre travail est de prévenir les risques de rupture de lien entre l’enfant et le parent, surtout lorsque ce dernier est incarcéré. Il est prouvé qu’un enfant séparé de son parent risque de développer des relations dysfonctionnelles avec lui. Nous aidons à maintenir ces liens dans des conditions adaptées à l’enfant. »
Pour autant, la réalité sur le terrain reste complexe. Ariane Amado, chargée de recherche au CNRS, à l’origine d’une thèse sur l’enfant en détention, nous témoigne : « Le cas idéal, c’est l’enfant qui sort avec l’autre parent et revient au parloir. Malheureusement, je ne l’ai vu qu’une fois. Le plus souvent, les enfants sont placés ailleurs et les éducateurs ou familles d’accueil n’ont pas toujours la possibilité ou le temps d’accompagner les visites. »
De plus, ces visites sont soumises à des règles bien strictes. La circulaire du 24 novembre 2023 précise qu’à « chaque entrée et sortie de l’établissement, et après chaque parloir, l’enfant doit se soumettre à une fouille, souvent un change en présence d’un tiers. Toute fouille au corps exige un écrit judiciaire. »
Emilie, incarcérée en 2011 à 24 ans, a accouché en prison. La garde de sa fille Minna a été confiée à ses parents, qui ont obtenu du juge l’autorisation de visites. « C’était un moment difficile pour mes parents. Certaines mères tentent d’introduire des objets interdits, donc les contrôles sont très stricts », relate-t-elle. Emilie a été libérée plus tôt pour bonne conduite et a été assignée à domicile jusqu’à la fin de sa peine. Sa fille est aujourd’hui « rayonnante » et « excelle à l’école ».
Des maisons d’accueil pour préserver le lien
Les associations jouent souvent un rôle clé pour préserver le lien entre détenues et leurs enfants, particulièrement dans les situations où les visites sont difficiles à planifier pour les proches ou familles d’accueil. À proximité de certains établissements, comme à Rennes, des structures telles que Brin de Soleil offrent un espace d’accueil avant et après les parloirs. « On voit parfois des éducateurs ou la famille revenir avec le bébé, mais ce sont surtout les proches qui rendent visite », observe Cathie, qui y est bénévole. Dans ces maisons, l’enfant peut être pris en charge quelques heures, permettant aux parents de passer un moment seul avec la personne détenue.
L’association mise sur un environnement chaleureux : café, soupe, protection contre le froid ou la pluie, mais aussi contre les regards. Ce confort matériel ne remplace pas la régularité des visites, nous rappelle Cathie : « Le maintien du lien, c’est d’abord la famille qui le fait en venant régulièrement. »
L’association est affiliée à l’UFRAMA (Union des maisons d’accueil de France), déclinée en neuf fédérations régionales, correspondant aux directions interrégionales des services pénitentiaires. Brin de Soleil participe ainsi à des dispositifs spécifiques : la « boîte aux lettres verte », un moyen sécurisé pour transmettre directement du courrier sur des sujets sensibles comme le mal-être, le harcèlement ou les risques de suicide. « C’est important quand les familles sont inquiètes », souligne Cathie.
D’autres initiatives cherchent à recréer des moments familiaux comme un Noël avec les mamans pour qu’elles puissent voir leurs enfants en dehors des parloirs, l’achat de jouets pour les parloirs et les unités de vie familiale, où les détenus peuvent passer de 24 à 72 heures avec leurs enfants. « Des petits détails qui permettent de parler de la vie quotidienne entre enfants et parents », se réjouit-elle.
Enfant en famille d’accueil : un obstacle persistant aux visites ?
Sur le terrain, les obstacles pour organiser les visites de l’enfant en prison restent nombreux. Quand un enfant est placé en foyer ou en famille d’accueil, rien ne garantit qu’il puisse voir régulièrement son parent détenu, « ce qui creuse le fossé entre le droit et la réalité », se désole Cathie. Aucune disposition légale n’impose un nombre minimal de visites en prison, même pour les familles d’accueil.
L’exemple de l’association « Jeux d’Enfants » à Rennes, aujourd’hui disparue, illustre ce vide : des bénévoles allaient chercher les enfants pour les amener au parloir, même contre l’avis d’un autre parent. Or, comme le mentionne la circulaire du 24 novembre 2023, seule une décision juridique peut remettre en cause l’autorité parentale de la mère sur l’enfant. La détention n’emporte pas la déchéance des droits parentaux. « C’est regrettable que cette structure ait disparu », déplore Cathie.
Ariane Amado souligne aussi les freins logistiques. « Certaines familles accompagnent l’enfant au parloir dès que possible, mais d’autres ne le font pas, notamment à cause des distances et du mauvais desservissement des prisons ». Il n’existe pas de fonds dédiés pour aider les proches à venir au parloir, « un vrai problème que beaucoup d’associations dénoncent et tentent de pallier », explique-t-elle.
Ces difficultés se reflètent dans les parcours personnels. Lucas (nom d’emprunt), né en 1994 à Évry, a passé ses premiers mois avec sa mère incarcérée, avant d’être placé dans plusieurs familles d’accueil. Il garde peu de souvenirs des parloirs, mais évoque les échanges par dessins et lettres : « Je lui dessinais des câlins, elle me répondait avec des comptines, des histoires pour m’endormir ».
Il n’a revu sa mère qu’après sa libération, une dizaine d’années plus tard, n’étant pas jugée apte à l’élever. « J’ai longtemps cru qu’elle ne voulait pas de moi. Nous avons beaucoup parlé de ce que j’avais vécu, de ses regrets. À 19 ans, je me suis effondré dans ses bras », se souvient-il.

© Dessin de Lucas lorsque sa mère était en prison.
Lucas raconte : « Je lui ai offert un dessin lorsque nous nous sommes retrouvés. Il est très symbolique car j’avais justement illustré nos retrouvailles. Dans le fond j’avais dessiné la prison, qui ressemble plus à des cages d’ailleurs. Et en premier plan, il y a elle et moi, prêts à nous faire un câlin ».



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