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Nurserie : un lieu relativement «  privilégié » en comparaison avec le reste de la détention ?

14 août 2025
5 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 août 2025

Du fait de la présence d’un enfant dans le milieu carcéral auprès de sa mère, des aménagements sont faits pour son bien-être et son épanouissement. Cellules plus grandes, modernes, propres et confortables… Les temps de promenade et de sortie sont plus longs, dans des lieux plus variés et moins lugubres. Le nombre restreint de places dans ces unités spéciales crée également un climat plus calme et convivial. Si ces «  privilèges » sont mis en place dans l’intérêt premier de l’enfant, sa mère en bénéficie également.


© Etienne Chaize - A la prison de Roanne, cette petite cour située au pied d’un mirador n’était quasiment pas utilisée par les mères détenues, à part pour fumer.


Les conditions sont jugées plus confortables et considérées comme favorisées par certains. C'est en tout cas ce qu’a indiqué la journaliste Audrey Guiller, qui a travaillé pendant douze ans à la rédaction de Citad'elles, un magazine écrit par des détenues de la prison pour femmes de Rennes. « C'est extrêmement minoritaire, mais j'ai rencontré deux femmes qui disaient être tombées enceintes exprès pour être transférées en quartier nurserie », raconte-t-elle dans l’article de Slate.


C’est toutefois une information à considérer avec précaution, car elle est impossible à vérifier : aucun témoignage ou document officiel n’en fait mention.


Ariane Amado, chargée de recherche au CNRS, lors de l’entretien qu’elle nous a accordé, ne corrobore pas cette vision des choses. « Les détenues ont beaucoup intériorisé ce discours-là. Je pense qu’effectivement ce sont des conditions un peu meilleures que d'être dans des lits superposés, avec des rats et des cafards. Mais moi, je trouve qu'il faut vraiment relativiser ce discours, parce que c’est comparé à une détention classique, mais je ne suis pas sûre que cette détention dite classique soit un bon exemple. Cette détention est considérée avantageuse, mais par rapport à quoi ? Les conditions restent problématiques. Les enfants et les mères sont enfermés. Toutes les nuits, les cellules sont verrouillées. »


Dans sa thèse de psychologie consacrée au lien mère-enfant, Anaïs Ogrizek, pédopsychiatre, partage ses observations sur le terrain : « Les mères détenues sont sous surveillance constante, 24 heures sur 24, signale la pédopsychiatre. Par exemple, les surveillantes peuvent regarder à n'importe quel moment par l'œilleton des cellules. Il y en a même qui allument la lumière la nuit pour vérifier si la détenue ne fait pas n'importe quoi avec son bébé. C'est extrêmement stressant pour les mères. »


À l’opposé de ce que certains pourraient considérer comme un privilège, la plupart des mères qui apprennent leur grossesse en prison se retrouvent prises au dépourvu. Pour elles, une maternité incarcérée est tout le contraire de ce qu’elles imaginaient et elles ne souhaitent absolument pas ces conditions de vie pour leur enfant.


Des différences culturelles complexes à intégrer dans un système strict


Selon les chiffres de l’administration pénitentiaire, en 2018, 20,6 % des détenues étaient d’origine étrangère. Cette diversité culturelle engendre de nombreuses différences dans la manière dont les femmes vivent et exercent leur maternité. Selon les cultures, les pratiques et manières de faire sont différentes, et certaines détenues peuvent ne pas se sentir accompagnées, voire voir leur manière d’être mère rejetée par un système qui n’est pas le leur.


Anaïs Ogrizek observe cette différence : « En prison, la détenue est très surveillée, certaines pratiques traditionnelles (co-sleeping ou emmaillotage) peuvent être déconseillées par la communauté médicale. Certains produits alimentaires ou de soins sont également interdits. La prison interdit toute autre langue que le français entre les détenues, afin que le personnel puisse les comprendre. »


La maternité et toutes les pratiques liées au bébé sont très cadrées par l’environnement de la prison en France, et régies par des habitudes, textes et circulaires français. Ariane Amado confirme : « On leur apprend à être une bonne mère, alors que ce que signifie une bonne mère, c'est souvent avec un point de vue très hétéronormé, très blanc, très français. »


Cela traduit beaucoup de différences entre la manière de faire occidentale et ce qui se pratique ailleurs dans le monde. Au niveau de l’alimentation, notamment de l’allaitement, les visions sont différentes, et cela peut générer des difficultés. Les surveillantes et gardiennes de prisons ont tendance à promouvoir et pousser les détenues vers la manière « blanche » de faire. Cela peut amener les mères à se sentir mal accompagnées et incomprises dans leurs choix de maternité. Dans un environnement où elles ont déjà très peu de contrôle sur l’éducation de leurs enfants, l’une des choses qu’elles souhaitent transmettre est leur culture, mais ce n’est pas toujours évident.


Des femmes parfois perçues comme des « mauvaises mères »


Ces pratiques différentes selon les cultures s’opposent parfois à une maternité jugée « classique », à « l’occidentale », et cela peut poser des problèmes à l’administration pénitentiaire. Ariane Amado témoigne : « Chez les Roms, ce sont les grands-parents qui s’occupent des enfants. Pour l'administration pénitentiaire et les services de protection de l'enfance, c'était incompréhensible. La maman n’avait aucune envie de garder son bébé, elle voulait le confier aux grands-parents. Parce que c'est ce qui se faisait, et cela la mettait dans un état d'angoisse terrible. Pour l'administration pénitentiaire, c'était inconcevable. C'était une mauvaise mère. »


Marie-Noémie Plat, psychiatre travaillant notamment dans le centre pénitentiaire de Lyon-Corbas, nous corrobore cette version : « Il y a une maman qui venait du Nigeria, qui avait l'habitude d'élever son enfant avec toutes les femmes autour d'elle, et qui s'est retrouvée complètement isolée. Elle était démunie et a perdu tous ses repères. » Pour certaines femmes, selon leur culture et leur éducation, cette manière de faire peut être plus ou moins mal vécue.


Un des problèmes liés à cette différence culturelle est la solitude que peuvent ressentir certaines mères. La majorité des femmes aiment et ont besoin d’être accompagnées par des proches pendant la période du post-partum, mais c’est encore plus vrai dans certaines cultures. Mélanie Kinné, médecin intervenant dans la maison d’arrêt de Nîmes, nous explique : « La présence de la mère, par exemple, dans certaines cultures, c'est très important. Pour des conseils, une prise de relais, de l’aide, en prison c’est impossible d’y avoir accès. »


Des gardiennes aux multiples rôles Le personnel pénitentiaire n’est pas censé intervenir auprès de l’enfant : seuls les psychiatres, médecins, assistantes maternelles ou autres professionnels spécialisés peuvent le faire. Même si, en pratique, les mères peuvent confier leur bébé quelques minutes pour aller aux toilettes, se doucher ou assister à des rendez-vous médicaux, ces moments restent minimes. Cela oblige les femmes à être constamment avec leur bébé, sans personne pour prendre le relais. L’objectif premier des gardiennes est de maintenir l’ordre et d’assurer la sécurité au sein d’un établissement pénitentiaire. Elles ne sont pas censées avoir de contacts « amicaux » avec les détenues. Cependant, dans l’aile mère-enfant, les règles changent un peu. Étienne Chaize, ex-journaliste qui a écrit une série d'articles sur l'aile mère-enfant de la prison de Roanne, nous corrobore : « On sent qu'elles ont de la tendresse pour les gamins qui sont là, mais elles ne peuvent pas avoir de gestes trop tendres avec elles. Elles doivent jouer le rôle de babysitters de fortune, alors que ce n'est pas du tout leur rôle. » Cette « familiarité » est aussi rendue possible par le fait qu’il y a beaucoup moins d’agressivité et de violence dans cette partie de la prison qu’ailleurs : la présence de jeunes enfants rend tout le monde plus conciliant.

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