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Vivre sa grossesse derrière les barreaux : solitude, contraintes et résilience

16 août 2025
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 août 2025

Devenir mère en prison, c’est vivre une grossesse sous surveillance, souvent dans l’isolement et l’inconnue. Malgré un accès théorique aux soins, les réalités émotionnelles et administratives rendent l’expérience particulièrement éprouvante.



© Canva - Lors de leur grossesse en détention, les détenues peuvent se sentir parfois bien seules.


« Une grossesse en prison, c’est un cauchemar. » Les mots de Samia, ancienne détenue à Fleury-Mérogis, dans un article de l’Observatoire international des prisons (OIP), résonnent comme un cri étouffé. Enceinte d’un mois et demi au moment de son incarcération, elle décrit une expérience marquée par l'isolement et l’incompréhension. 


En France, une femme enceinte incarcérée a, en théorie, accès à un suivi médical équivalent à celui dont elle bénéficierait en liberté. « Elles rencontrent une sage-femme, un gynécologue, un psychologue, et parfois un pédiatre », explique Angela Pinto da Rocha, psychologue en périnatalité au centre hospitalier Sud Francilien. Mais cette prise en charge médicale ne suffit pas à compenser les réalités psychologiques et émotionnelles de la détention.


Mais où est ton papa ?


Les épreuves commencent tôt. La plupart des femmes ne savent pas à quoi s’attendre et ne peuvent être accompagnées par le père de l’enfant. « Le père m’a dit que dans tous les cas il serait là pour nous, qu’il serait présent pour son enfant et qu’il assumerait son rôle. Ça a été un immense soulagement, même si je ne lui aurais pas forcé la main », confie Marie dans le journal qu’elle tenait en détention en 2021


Mais la réalité du lien père-enfant en détention est souvent mise à mal : « Il ne vivait pas cette grossesse comme moi après tout : il n’a pas assisté aux échographies et ce n’est pas en un parloir de quarante-cinq minutes qu’on peut discuter pleinement. C’était difficile pour lui comme pour moi », poursuit-elle.


Anaïs Ogrizek, pédopsychiatre ayant soutenu en décembre 2021 une thèse de psychologie consacrée au lien mère-enfant, souligne l'importance de la présence du père : « Son absence pourrait enfermer l’enfant dans une relation narcissique avec sa mère, entraînant une difficulté à construire des relations de groupe, compliquant son intégration en collectivité, et potentiellement conduire à des troubles importants du comportement, voire des psychoses. »


Dans son étude sur les femmes enceintes incarcérées, seules vingt sur trente-sept étaient encore en couple avec le père de l’enfant ; dix étaient séparées ou sans nouvelles, et sept avaient leur conjoint incarcéré.


Isolement : une grossesse loin de sa famille


« On dirait que dès qu’elles entrent en prison, les femmes sont abandonnées par leur famille », déplore la sociologue Corinne Rostaing dans l’article de l’OIP. Une solitude d’autant plus aiguë lorsqu’elles sont incarcérées loin de leur région d’origine, souvent sans aucun contact extérieur.


C’est le cas, par exemple, de certaines détenues originaires de Guyane, transférées en métropole après avoir été arrêtées pour avoir servi de mules dans des trafics de drogue. Angela Pinto Da Rocha, qui a travaillé avec plusieurs d’entre elles, témoigne : « Elles sont séparées de tout le monde et, normalement, elles n'ont aucun contact avec qui que ce soit. Donc elles vont démarrer ou continuer une grossesse toutes seules sans être entourées ni par un conjoint, ni par la famille. On sait pourtant qu’une femme enceinte a besoin d’être entourée et choyée.»


Dans son Avis du 8 août 2013, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) relevait déjà ce phénomène : les femmes incarcérées « sont souvent éloignées de leurs proches » et « souffrent davantage de la rupture du lien familial. »


Des impacts invisibles mais durables


L’incarcération ne touche pas que la mère. Elle laisse également une empreinte sur le fœtus. Anaïs Ogrizek rappelle que le fœtus développe ses capacités sensorielles très tôt : « le toucher, la température dès deux mois dans le ventre, le goût et l’odorat vers trois mois, l’ouïe au septième mois, et enfin la vue peu avant la naissance. »


Mais en prison, cet environnement sensoriel est altéré. Le bruit constant, les menus parfois fades, le manque de diversité alimentaire ou sensorielle peuvent influencer durablement le développement de l’enfant. « L’environnement va contribuer à façonner ses sens, en les stimulant ou en les inhibant », affirme la pédopsychiatre. 


Les conséquences psychologiques peuvent être lourdes. Selon Anaïs Ogrizek, « certaines études ont pu mettre en évidence le lien entre exposition maternelle au stress et diminution des compétences intellectuelles de l’enfant, ou encore un lien entre trouble dépressif chez la mère au cours de la grossesse et trouble du développement cognitif chez son enfant. »


Elle souligne aussi que l’environnement carcéral bruyant peut empêcher le fœtus de percevoir correctement la voix de sa mère, entravant la construction précoce du lien mère-enfant.

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